Entretiens

Entretien avec Colette Deblé

Artiste iconique, Colette Deblé est une peintre française née en 1944 à Coucy-lès-Eppes. Elle vit et travaille actuellement à Paris.

J’ai eu la chance de rencontrer cette formidable artiste et de réaliser un entretien avec elle. Vous pourrez retrouver son travail jusqu’au 27 février 2021 à la Galerie des femmes dans le cadre de l’exposition «Œuvres et Livres d’exception » organisée par Jean Lissarrague

Tout d’abord, pourriez-vous nous expliquer votre parcours ?

Colette Deblé: Peintre, je suis peintre. J’ai toujours peint. A l’âge de sept ans, les enfants s’arrêtent de peindre, parce qu’ils deviennent raisonnables. Mais moi, je ne suis jamais devenue raisonnable et continue de peindre.

Vous souvenez-vous Colette de votre première exposition ? Quels furent vos sentiments et vos impressions en voyant vos œuvres pour la première fois accrochées ?

Colette Deblé: Si je me souviens bien, ma première exposition était des boîtes-fenêtres à la Galerie Obliques de la revue Obliques. C’était en 1976. Il s’agissait de dessins élaborés de fenêtres, qui étaient troués pour découvrir un autre dessin de fenêtres. Une métaphore du regard qui amenait un mouvement du corps pour mieux voir.

Les boîtes avaient pour format : 65x50x7cm. Dans ce travail j’essayais de montrer que l’air est le liquide du visible. Faire prendre conscience au regard.

Je me souviens également d’une expérience extérieure en 1980 avec le film : “La fée des croisées”, produit par l’INA, autour de mes boîtes-fenêtres. J’ai ressenti un profond bonheur de montrer mon travail mais aussi un certain malaise d’être exhibitionniste.

Pourquoi dans toute votre création, la femme est-elle au centre de votre réflexion ?

Colette Deblé: C’est en 1990, que j’ai eu le besoin de réfléchir et trouver une solution plastique à côté de ma peinture, sur ce qui reste des femmes.

Ma mère n’en finissait pas de mourir. Dans ma douleur, une question tournait en boucle : qu’est-ce qui reste des femmes ? Que va-t-il rester de ma mère ? Rien.

J’ai commencé un essai plastique autour de la représentation des femmes dans l’histoire de l’art, de toutes époques et tous pays. Ce travail se présentait sous forme de dessins-lavis de 40×30 cm. Je souhaitais aller au bout du monde avec l’histoire de la représentation des femmes sous le bras. Citations dessinées, lavis de femmes extraites de peintures, sculptures, gravures, photographies où tout ce qui n’est pas de la femme reste dans le blanc du papier.

Ce fut une véritable renaissance !

"Eve", Colette Deblé

Mes lavis sont appréhendés comme mes dessins et également grâce à notre « paysage mental » qui reconnaît une préhistorique, moyenâgeuse ou contemporaine. Une renaissance en même temps qu’une reconnaissance. Une manière de voir deux fois. J’ai toujours eu l’impression que ma mère a poussé ma fille à travers moi, que j’ai poussé ma petite fille Jeanne à travers ma fille Valentine. Ce projet sous-entend que la reproduction de la reproduction est une production. Nous les femmes, nous sommes comme un maillon dans une chaîne, toutes semblables et chacune chef d’œuvre unique.

Jacques Derrida a écrit “Prégnances” autour de ce projet pour l’exposition au Centre Vafopolio à Thessalonique en 1993. Son texte fut traduit suivant les expositions: en grec, anglais, mexicain, arabe, albanais, espagnol, portugais…

« Lavis quel mot de combien de mots. » Jacques Derrida

Depuis quand l’écriture est-elle entrée dans votre vie et votre pratique artistique ?

Colette Deblé: Je peins parce que je ne peux pas parler. Je ne sais pas parler. Alors j’essaie de dire, pourquoi cette activité aberrante ? Je suis toujours en demande :
Regardez mon travail
Exposez-moi
Achetez un lavis
Saviez-vous qu’un proverbe yéménite qualifie les personnes qui n’ont aucun pouvoir de cousin du chien ? Alors des mots pour voir, donner à voir.

 

Vous participez à l’exposition « Œuvres et Livres d’exception » organisée par Jean Lissarrague, éditeur des Editions Écarts. Pourriez-vous nous raconter comment s’est faite cette rencontre et depuis quand travaillez-vous avec Jean Lissarrague ?

Colette Deblé: Le premier livre des Éditions Écarts de Jean Lissarrague auquel j’ai participé, était avec des lithographies des citations de Cosmé-Tura. Ces dernières étaient imprimées sur du papier asiatique presque transparent qui s’enroulait pour mieux se dévoiler. Il s’agissait de “La traversée des
images” de Maurice Benhamou.

Il y eut ensuite trois livres autour d’un poème d’Eugenio d’Andrade, “Quinze regards” et deux livres de Louis Dire: “Quand bien même”, hommage à Stéphane Mallarmé et “Au bonheur des sept nains”.

Dans la vitrine, à l’Espace des femmes – Antoinette Fouque, vous pourrez retrouver “Quand bien même” : un livre carré, fait de deux triangles à six branches qui se déplient en sens inverse, pour finalement former une grosse fleur. A ses côtés, vous verrez aussi le livre “Au bonheur des sept nains” avec trois peintures découpées.

Tous les livres des éditions Écarts sont plus qu’inventifs, surprenants et uniques.

"Quand bien même", Texte de Louis Dire et œuvres de Colette Deblé, Editions Ecarts

Vous souvenez-vous de votre rencontre avec l’Espace des femmes-Antoinette Fouque ?

Colette Deblé: C’est en 2006-2007 qu’Antoinette Fouque m’a offert un lieu à mon essai plastique des représentations de femmes dans l’histoire de l’art. J’y ai réalisé des expositions en 2006, 2016 et cette année avec les Editions Ecarts. J’ai également eu la publication d’une monographie de Jean-Joseph Goux : ”L’envol des femmes” ainsi qu’une participation à l’Agenda des femmes 2008.

 

Pourriez-vous nous expliquer votre travail exposé actuellement à la Galerie des femmes ?

Colette Deblé: Il s’agit d’une exposition autour des livres de Jean Lissarrague. Cinq peintres, cinq vitrines et au mur des peintures, des dessins, des gravures et des boîtes.

En 1990, les lavis de l’essai plastique accompagnaient ma peinture, maintenant ma peinture part ces dessins-lavis, sous forme de grandes silhouettes peintes sur toile découpée. Parmi ces silhouettes, vous pourrez reconnaître une africaine, Kiki Kögelnik, peintre autrichienne, une ménade, et une hétaïre. Au mur se trouvent aussi des boîtes, reliquaires laïques de trésors enfantins, petites émotions dérisoires de couleurs jouant entre contrastes et formes.

Vue d'une partie de l'exposition "Œuvres et Livres d'exception" à la Galerie des femmes

Pourquoi travaillez-vous, depuis le début de votre carrière, le format de la boîte ?

Colette Deblé: La boîte pour moi est une tombe d’air pour être là quand je ne serais plus là. Toutes ces boîtes-fenêtres sont fabriquées à partir des petites boîtes de chocolat récupérées.

 

Avec cette période de crise sanitaire, le monde de la Culture est fortement impacté et les artistes en sont les premiers touchés. Comment avez-vous vécu ces confinements ? Pensez-vous que cela ait pu changer votre pratique artistique ou votre vision du monde ?

Colette Deblé: En effet, cette période est compliquée mais elle m’a permis d’être plus concentrée et plus “égoïtique”. Je me suis donc enfermée dans une bulle de travail afin d’oublier l’incertitude et laisser le temps au virus de disparaître.

 

Colette, quel est votre rêve le plus fou et réalisable ?

Colette Deblé: Vous allez rire ! Je rêve d’une exposition de tous mes dessins-citations de l’essai plastique des représentations de femmes au Musée Solomon R. Guggenheim de New-York. J’aimerais créer une véritable histoire de regards.

 

Aujourd’hui, avez-vous d’autres projets pour la suite ?

Colette Deblé: Avec la crise sanitaire, les expositions se sont retardées et reportées. C’est un miracle de pouvoir participer à cette exposition à l’Espace des femmes-Antoinette Fouque, une vraie bouffée d’air !

Parmi d’autres projets, j’avais une exposition en Allemagne qui était prévue au printemps 2020 et qui se déroulera certainement en 2021 mais je n’ai pas de date précise. Je suis également très heureuse de participer avec des lavis-dessins à la publication du livre de poèmes “Métope” de Thanassis Hatzopoulos, des éditions La tête à l’envers, avec une présentation de Claire Nancy.

©Colette Deblé
©Jean Lissarrague
©Espace des femmes – Antoinette Fouque

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