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« Graciela Iturbide, Heliotropo 37 » à la Fondation Cartier

A l’arrivée du printemps, la Fondation Cartier pour l’art contemporain nous propose la première grande rétrospective en France du travail photographique de l’artiste mexicaine, Graciela Iturbide. Heliotropo 37 fait référence au studio de l’artiste situé au 37 calle Heliotropo à Mexico. Ce dernier, tout comme la scénographie de l’exposition, a été conçu par son fils et architecte Mauricio Rocha. Une invitation à découvrir, de manière intimiste, plus de 200 œuvres phares réalisées entre 1970 et aujourd’hui, dont une série inédite en couleur réalisée spécialement pour l’exposition. Cette pépite se déroule du 12 février au 29 mai 2022.

Graciela Iturbide /

Graciela Iturbide est une figure emblématique de la photographie latino-américaine. Née en 1942 à Mexico, elle est issue d’une famille aisée et dut suivre des enseignements dans un pensionnat catholique. On la sensibilise alors aux images chrétiennes, à la théâtralisation et aux rituels populaires de son pays. 

En 1969, Graciela Iturbide a 27 ans, mariée depuis 7 ans et trois enfants, elle décide d’entrer au CUEC(1) de l’université de Mexico pour y suivre un enseignement de cinéma. Là-bas, elle va y rencontrer le célèbre photographe mexicain, Manuel Álvarez Bravo. Ce dernier lui propose de devenir son assistante, lui permettant ainsi de l’accompagner dans ses missions photographiques. La même année, la vie de Graciela Iturbide fut complètement bouleversée par la mort de sa fille de six ans. Elle se sépare finalement de son mari et se consacre entièrement à sa pratique artistique.

Poursuivant sa réflexion, elle devient assez vite l’une des principales représentantes du boom photographique mexicain des années 1970-1980. Dès le début de sa carrière, Graciela hérite du regard humaniste et poétique de son mentor, Manuel Álvarez, de son goût pour l’éclectisme ainsi que de son noir et blanc. Toutefois, Graciela Iturbide développe dès le début un travail méthodique issus de l’anthropologie avec un profond intérêt pour le peuple et « l’instant décisif », concept forgé par Henri Cartier-Bresson. Pour elle, photographier est une façon de découvrir les cultures, celles de son pays, puis plus tard de l’Italie à l’Inde, de l’Equateur à Madagascar.

Depuis plus de 50 ans, la célèbre photographe mexicaine capture des images relevant du documentaire et du regard poétique. Figure majeure, elle fut lauréate du prix W. Eugène Smith en 1987 puis du prix Hasselblad en 2008, la plus haute distinction photographique. Graciela Iturbide est connue pour ses séries de portraits d’Indiens Seris du désert de Sonora ou ceux des femmes de Juchitán. Mais depuis les années 2000, elle porte également une profonde attention quasi spirituelle aux paysages et objets.

«Tout ce que j’ai photographié dans ma vie m’a nourrie spirituellement et m’a encouragée à recommencer sans cesse le processus, explique Graciela Iturbide. Pour moi, la photographie crée un sentiment de compréhension face à ce que je vois, à ce que je vis et à ce que je ressens, et c’est un très bon prétexte pour connaître le monde et sa culture. » 

Heliotropo 37/

L’exposition Heliotropo 37 nous plonge dans l’univers de Graciela Iturbide, évoluant sur deux versants qui découlent de son travail artistique. Par souci d’une meilleure compréhension de cette rupture des années 2000, il est préférable de débuter la visite par le sous-sol dédié à son travail antérieur et de terminer par le rez-de-chaussée nous montrant ses récentes séries.

Une fois à l’étage inférieur, nous pénétrons dans une scénographie épurée à l’ambiance tamisée où les photographies semblent prendre tout leur poids et leur signification. « La photographie est un rituel pour moi, explique Graciela Iturbide. Partir avec mon appareil, observer, saisir la partie la plus mythique de l’homme, puis pénétrer dans l’obscurité, développer, choisir le symbolique. »

Cette rétrospective est un prolongement dans l’intimité de l’atelier de Graciela Iturbide. 

Graciela Iturbide, Heliotropo 37. Vues d’exposition, 2022. Photo : Jeanne Labracherie

Une première partie (ci-dessus) est dédiée à l’atelier de l’artiste. Graciela Iturbide avait demandé une tour où la lumière pourrait entrer dans la pièce mais où le recueillement et le travail artistique seraient de mise sans qu’on puisse la voir de l’extérieur. L’architecte conçut alors, sur une propriété de 100 m², une tour en brique, de 7m par 14m, se déployant sur trois niveaux. Aménagé de patios ajourés, le bâtiment laisse ainsi pénétrer le vent et la lumière à l’intérieur. Une série de vues d’atelier en couleurs prises par le photographe mexicain Pablo Lopez Luz documente le chef-d’œuvre conçu et construit en 2016 et 2017 par le fils de l’artiste et architecte, Mauricio Rocha. 

Nous déambulons ensuite au rythme des années et des séries, ressentant cette idée de recueillement tant souhaitée dans la pratique artistique de l’artiste. Portraits, photographies de fêtes populaires et rituels traditionnels, toutes ses séries nous font voyager en plein cœur des différentes cultures rencontrées par l’artiste lors de ses voyages au Mexique et à travers le monde entre les années 1970 et 1990.

Parmi toutes les séries présentées l’une d’entre elles a attiré notre attention,  Juchitάn de las mujeres, dédiée aux femmes de la région d’Oaxaca, sur la côte Pacifique. A partir de 1979, Graciela Iturbide s’immerge dans la culture zapotèque et vit pendant six ans parmi ces femmes dont le travail et la force de vie vont émerveiller le regard de l’artiste. On sent dans ces images, les plus célèbres de la photographe, une complicité et une intimité avec ses sujets. L’une de ces photographies iconiques est mise en avant, centrée sur un pan de mur crème, se détachant des parois noires. Il s’agit de Nuestra señora de las iguanas (ci-dessous), où une femme majestueuse porte sur sa tête des iguanes qu’elle emporte au marché. Cette photographie, explique l’artiste, est devenue emblématique au Mexique, à tel point qu’aujourd’hui, à l’entrée du village, il y a la sculpture de la Dame aux iguanes. Il y a des peintures murales d’elle à San Francisco, à Los Angeles… On trouve des broderies avec l’image que j’ai faite… Elle vit sa vie propre, elle voyage partout dans le monde. Moi, je n’ai rien à voir avec tout ça : c’est elle qui veut voyager…”(2)

Nuestra Señora de las Iguanas, Juchitán, Oaxaca, 1979 © Graciela Iturbide

De retour au rez-de-chaussée, nous quittons la vie populaire et les rassemblements traditionnels pour nous trouver devant un travail très architectural. La présence humaine s’efface, dans les années 2000, alors au profit des paysages, des matières, des textures et des objets prenant une place prédominante. Une rupture esthétique et frappante résonne en nous dès les premiers pas dans cette atmosphère. Nous passons de l’intime à la lumière où règne une atmosphère propice à la contemplation, incitant le public à se plonger dans le travail de la Graciela Iturbide. Nous déambulons au milieu de hautes cimaises en bois recouvertes de terre cuite et dont les longues embrasures verticales permettent le passage de la lumière. Conçues par Mauricio Rocha, ces dernières créent un rappel avec l’atelier Heliotropo 37 de Mexico et créent également un dialogue avec les espaces de la Fondation Cartier.

La partie gauche sont des séries de paysages et objets pris en photo à Rome, en Sardaigne, en Inde et au Mexique. Il est étonnant de voir que l’artiste se focalise sur des paysages sans présence humaine. Cependant, elle y confronte souvent la nature et l’industriels: antennes, fils électriques, routes, usines…

La partie de droite nous montre les dernières séries de l’artiste. L’une, dédiée au jardin botanique d’Oaxaca réalisée entre 1996 et 2004 et l’autre sur son ultime et rare série en couleur du site de Tecali. Cette dernière est une série spécialement réalisée pour l’exposition. Graciela Iturbide s’est rendue dans un village près de Puebla où l’on extrait et taille l’albâtre. Il s’agit d’un fait rare dans sa carrière mais l’artiste peut le faire dans le cas d’une commande. La photographe explique, dans son entretien avec Revista Ñ, son choix: “En ce moment, j’ai l’obsession des pierres, mais peut-être que, chemin faisant, je vais trouver autre chose… Je photographie toujours ce qui me surprend.” Les blocs d’albâtre (photo ci-dessous) apparaissent devant nous tels des totems se détachant dans le ciel et sur lesquels des gravures et marques du temps semblent nous raconter un récit.

Piedras, Tecali, Puebla, México, 2021 © Graciela Iturbide.

Malgré une scénographie résolument chronologique, plusieurs grands axes se décèlent dans l’ensemble du travail de Graciela Iturbide: les animaux, l’humain, le récit, la mise en scène, les rituels et la lumière. Libre à vous de lire les photographies de Graciela Iturbide selon votre point de vue. L’artiste le dit elle-même dans son interview: “Si les gens trouvent ce que je fais poétique ou artistique, eh bien ! libre à eux. Je suis photographe. En bien ou en mal, j’écris avec de la lumière, comme on dit.”

La Fondation Cartier a fait de la photographie l’un des axes majeurs de sa programmation. Graciela Iturbide, Heliotropo 37 s’inscrit dans la continuité de précédentes expositions dédiées à de grands photographes d’Amérique latine. Plusieurs expositions individuelles ont mis à l’honneur des artistes latino-américains.es tels que le Brésilien Alair Gomes(3), le Colombien Fernell Franco(4) ou encore dernièrement la photographe brésilienne Claudia Andujar(5). Outre les expositions individuelles, en 2013, l’exposition America Latina 1960-2013 a également offert une perspective nouvelle sur la grande diversité des pratiques photographiques dans cette région du monde, en rassemblant soixante-douze artistes de onze pays différents.

La Fondation Cartier nous offre une magnifique exposition pleine de poésies et de sonorités mexicaines. Ne ratez pas l’occasion de vous rendre à cette rétrospective des plus enrichissantes,  chef-d’œuvre scénographique où la lumière et les sens jouent sur la symbolique du sujet photographié. A voir jusqu’au 29 mai 2022!

Notes de page

  1. Centro de Estudios Cinematográficos
  2. Entretien dans Courrier international, réalisé par Revista Ñ et publié le 12 février 2022.
  3. Alair Gomes. Du 15 mars au 27 mai 2001.
  4. Fernell Franco, Cali Clair–obscur. Du 6 février au 5 juin 2016
  5. Claudia Andujar, La Lutte Yanomami. Du 30 janvier au 13 septembre 2020

Album de l’exposition

Éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris

Version bilingue français / anglais ; Broché, 21,5 × 27 cm / 52 pages

Reproductions couleur et noir et blanc

Catalogue de l’exposition Graciela Iturbide, Heliotropo 37.

Éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris

Version française Relié, 23,5 × 29 cm, 304 pages

250 photographies couleur et noir et blanc

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